Léonard de Vinci avait tout prévu : des tunnels secrets du XVe siècle découverts grâce à un croquis oublié

Un croquis ancien peut parfois bouleverser la lecture d’un monument que l’on croyait connaître par cœur. Sous les cours, les douves et les salles imposantes de Milan, des passages discrets alimentent depuis longtemps les récits les plus fascinants.
L’idée que Léonard de Vinci aurait anticipé leur existence semble presque trop parfaite. Pourtant, entre archives ducales, dessins techniques et explorations modernes, l’histoire mérite mieux qu’une simple légende de tunnels secrets.
Pourquoi les passages souterrains de Milan fascinent autant
Le château des Sforza, ou Castello Sforzesco, domine le centre de Milan depuis le XVe siècle. Cette forteresse, transformée et reconstruite à plusieurs reprises, fut notamment la résidence du duc Ludovic Sforza, dit Ludovico il Moro. Léonard de Vinci a travaillé à sa cour à partir des années 1480.
Dans une place forte de cette époque, les souterrains avaient une fonction très concrète. Ils permettaient de déplacer des soldats sans être vus, de rejoindre certaines zones fortifiées, d’évacuer des personnes importantes ou d’acheminer des matériaux. Les douves, les bastions et les galeries faisaient partie d’un même système défensif.
Le problème est que les tunnels médiévaux et Renaissance sont rarement restés intacts. Les guerres, les rénovations urbaines, les effondrements et les réseaux modernes d’eau ou d’électricité ont modifié leur tracé. Une galerie visible aujourd’hui ne prouve donc pas automatiquement qu’elle date de Léonard de Vinci.
Cette prudence n’empêche pas les recherches d’être passionnantes. Car certains dessins et témoignages historiques permettent de relier l’architecture souterraine milanaise à l’univers technique du maître florentin. Encore faut-il distinguer un projet documenté, une structure existante et une attribution séduisante.
Le croquis oublié renvoie à un projet attribué à Léonard de Vinci
L’expression « croquis oublié » désigne souvent, dans les récits populaires, des dessins conservés depuis des siècles dans les manuscrits de Léonard de Vinci. Ils ne sont généralement pas inconnus des spécialistes. En revanche, leur interprétation peut évoluer lorsqu’une exploration, une restauration ou une étude architecturale apporte un nouvel élément.
À Milan, l’histoire la plus souvent associée à Léonard concerne un passage souterrain reliant le château des Sforza à l’église Santa Maria delle Grazie. Cette église est célèbre pour abriter La Cène, peinte par Léonard entre 1494 et 1498 environ, dans le réfectoire du couvent dominicain.
Des sources historiques évoquent un parcours discret entre le château et le complexe religieux. Il aurait pu servir au duc Ludovic Sforza pour rejoindre l’église sans traverser publiquement la ville. Certains éléments de plans et de dessins techniques ont nourri l’idée que Léonard avait étudié, conçu ou représenté ce type de circulation souterraine.
Il faut toutefois être précis : il n’existe pas de preuve simple permettant d’affirmer que Léonard a construit de ses mains un tunnel secret, ni que chaque galerie identifiée sous Milan correspond exactement à son croquis. Léonard était ingénieur, architecte, scénographe et concepteur militaire. Il produisait des plans, des machines et des études hydrauliques pour les Sforza.
Son apport réside donc surtout dans sa capacité à penser les circulations invisibles. Escaliers, rampes, systèmes de drainage, galeries défensives et canaux formaient chez lui un langage technique cohérent. C’est cette cohérence qui rend certains rapprochements crédibles, sans autoriser les certitudes hâtives.
Comment comprendre un dessin technique de Léonard et un tunnel ancien
Pour lire correctement ce type de découverte, il faut croiser plusieurs indices. Un dessin ancien n’est pas une photographie du terrain. Il peut s’agir d’une proposition, d’une étude préparatoire ou d’un relevé partiel. La méthode des historiens et des archéologues évite précisément de tirer une conclusion à partir d’un seul détail.
Voici les étapes utilisées pour évaluer un lien entre un croquis Renaissance et une structure souterraine.
- Identifier le document : vérifier le carnet, la date approximative, le lieu supposé et la fonction du dessin. Les manuscrits de Léonard, comme le Codex Atlanticus, rassemblent des notes de périodes et de sujets très différents.
- Comparer les dimensions : relever la largeur d’une galerie, sa pente, la forme de sa voûte et son orientation. Un passage voûté en briques ne suffit pas à établir une datation précise.
- Étudier les matériaux : les briques, les mortiers et les techniques de maçonnerie peuvent aider à distinguer une phase du XVe siècle d’une modification plus tardive.
- Consulter les archives : les comptes ducaux, les plans militaires et les documents de travaux peuvent mentionner une porte, une conduite ou une galerie. Ces archives sont souvent plus décisives qu’une ressemblance visuelle.
- Utiliser des relevés non destructifs : le géoradar, la photogrammétrie et le laser scanner permettent de cartographier un espace sans fragiliser les murs anciens.
Le géoradar envoie des ondes dans le sol et repère des changements de densité pouvant signaler une cavité ou une maçonnerie. Il ne « voit » pas directement un tunnel. Ses résultats doivent être confirmés par d’autres observations, notamment lorsque le sous-sol est humide ou traversé par des réseaux récents.
Cette démarche explique pourquoi les annonces spectaculaires demandent du temps. Une galerie peut être réelle, ancienne et remarquable, tout en restant impossible à attribuer avec certitude à Léonard. C’est précisément là que l’enquête devient intéressante.
Ce que les tunnels racontent du Milan de la Renaissance
Les passages souterrains ne doivent pas être imaginés comme de simples couloirs d’évasion. Dans le Milan des Sforza, ils s’inscrivaient dans une ville organisée autour de la défense, du pouvoir ducal et de la gestion de l’eau. Léonard de Vinci s’intéressait particulièrement à cette dernière question.
Il a étudié les canaux lombards, les écluses, les rivières et les moyens de maîtriser les crues. Le réseau des Navigli, canaux historiques de Milan, illustre l’importance de l’hydraulique dans l’économie et l’urbanisme de la ville. Un sous-sol humide imposait des solutions de drainage efficaces aux bâtisseurs.
Dans un château, une galerie pouvait aussi jouer plusieurs rôles à la fois :
- assurer une circulation protégée entre deux secteurs stratégiques ;
- permettre l’évacuation des eaux et limiter l’humidité des fondations ;
- servir de conduit technique ou de réserve temporaire ;
- offrir un itinéraire plus discret vers les remparts, les douves ou une sortie extérieure.
Les techniques de fortification évoluaient rapidement à cause de l’artillerie. Les murs verticaux des châteaux médiévaux devenaient plus vulnérables aux canons. Les ingénieurs développaient alors des bastions, des talus et des ouvrages bas et épais. Léonard a produit plusieurs dessins consacrés à l’architecture militaire et aux machines de guerre.
Les galeries milanaises doivent donc être replacées dans ce contexte. Elles révèlent moins un goût romanesque pour le secret qu’une recherche de contrôle : contrôler les déplacements, l’eau, les accès et la défense. Le détail le plus important se trouve souvent dans leur usage réel.
Les nuances à connaître avant de parler de « découverte »
La première erreur consiste à confondre une exploration récente avec une découverte absolue. Beaucoup de souterrains sont connus localement, mentionnés dans des archives ou accessibles seulement lors de visites techniques. Leur étude peut être nouvelle sans que leur existence ait été ignorée pendant cinq siècles.
La deuxième erreur est d’attribuer trop vite toute invention milanaise à Léonard de Vinci. Il travaillait au sein d’une cour riche en artisans, ingénieurs, architectes et maîtres d’œuvre. Les grands chantiers de la Renaissance sont presque toujours des œuvres collectives.
Enfin, l’expression « tunnel secret » peut être trompeuse. Un passage était parfois discret, réservé ou militaire, mais pas nécessairement secret au sens moderne. Les ouvriers, les gardes et les administrateurs qui l’entretenaient connaissaient forcément son existence.
La lecture la plus solide est donc la suivante : les documents liés à Léonard éclairent un monde de projets techniques et de circulations cachées, tandis que l’archéologie aide à mesurer ce qui a réellement été construit.
Regarder ces galeries avec cette nuance change tout. Elles ne réduisent pas Léonard de Vinci à un génie isolé : elles le replacent dans le Milan concret des briques, des douves, des chantiers et des ambitions ducales.